29 avril 2020

Fête de sainte Catherine de Sienne, co-patronne de l'Europe


Une citation impressionnante de sainte Catherine de Sienne figure dans la dernière page du livre du Pape émérite et du Cardinal Sarah Des profondeurs de nos coeurs (Fayard, 2020). Elle peut nous aider à sentir ce que c'est que la liberté de ton dans l'Eglise, quand on a la foi surnaturelle, et c'est bien ce que la sainte peut nous aider à retrouver en ces temps si particuliers, précisément dans le patronage de sa vigoureuse intercession.
Nos deux auteurs écrivent: 

En ces temps difficiles, chacun doit craindre d'entendre un jour Dieu lui « adresser ces paroles acerbes en manière de réprimande : Maudit sois-tu, toi qui n'as rien dit. Ah ! Assez de silence ! Criez en cent mille langues. Je vois qu'à force de silence le monde est corrompu, l'Epouse du Christ est toute pâle, elle a perdu ses couleurs, parce qu'on lui suce le sang, le sang du Christ qui est donné par grâce. (…) Ne dormez plus du sommeil de la négligence. Faites promptement ce que vous pourrez ». Et ils indiquent en note: Sainte Catherine de Sienne, Lettre 16 (84) à un grand prélat.

C'est revenir sur le quiproquo de la Doctrine Sociale de l'Eglise à propos de l'Europe: la paix et l'unité des nations européennes comme grand corps vivant, forgé au long d'une histoire dont les sources civilisationnelles fécondes sont connues; avec pour expression institutionnelle un corpus de règlements surtout financiers, qui vise surtout la circulation sans obstacle des capitaux, des biens et des personnes, et peine à trouver son épaisseur réellement politique. Le quiproquo aurait pourtant dû être dissipé à l'occasion de la bataille du tandem Chirac-Jospin contre la mention des racines chrétiennes de l'Europe dans la constitution avortée, et qui ne figure pas non plus dans le traité ultérieur de Lisbonne: un déni de réalité tel qu'il ne permet plus en principe d'équivoque.

On remarque souvent dans les déclarations ecclésiastiques, comme si on se faisait un point d'honneur à n'employer que des expressions et des arguments rationnels, disons naturalistes pour utiliser la terminologie théologique précise, accessibles "à toutes et à tous, à chacun et à chacune". Mais il y a là, on s'en rend compte avec le recul du temps, un effet pervers, parce que si la grâce suppose la nature, ce n'est pas la nature qui sauve, mais bien la grâce. Cet effet pervers consiste en une double dérive sur un point capital: celui de la liberté personnelle.

Jusqu'à Vatican II inclus, cela figure explicitement encore dans la Déclaration Dignitatis Humanae (1965) ainsi que dans le Catéchisme de l'Eglise Catholique qui la cite (1992), on formule toujours la distinction entre la liberté religieuse qui concerne toute personne à la fois comme individu et comme collectivité (d'où liberté de conscience et liberté de culte), et la liberté de l'Eglise parce qu'elle n'entre précisément pas dans ce cadre. Qu'est-ce à dire?

La liberté religieuse est attachée à la nature spirituelle de la personne: elle ne doit pas être contrainte extérieurement de se soumettre à la vérité, mais ne doit y adhérer librement que par la force de la vérité elle-même, reconnue loyalement par la conscience. La liberté de l'Eglise, en revanche, n'est pas attachée à la "nature" de la personne, mais elle est un fruit du "salut" accompli par le Christ par son Incarnation, sa Mort et sa Résurrection: "Si le Christ nous a libérés, c'est pour que nous soyons vraiment libres" (Ga 5, 1). Elle n'est pas précisément la revendication d'une communauté qui voudrait au nom de sa confession s'affranchir de l'ordre commun, par un traitement à part. Elle est beaucoup plus profondément la libération réalisée par la grâce de l'Esprit Saint, de l'aliénation infernale du péché et de la mort, qui tyrannise tous les hommes sous son joug depuis les origines.

Or la première dérive, actée déjà depuis longtemps nous ne pouvons que le constater, c'est que le discours officiel dans l'Eglise, a glissé rapidement d'une liberté à l'autre, et n'envisage plus guère la liberté de l'Eglise qu'au "plan naturel" de la liberté religieuse: comme un culte parmi d'autres; et semblent même se faire une gloire de ne rien revendiquer pour soi-même seulement, comme attitude supposément évangélique. Mais il ne s'agit pas du tout de soi-même: il s'agit du Christ Sauveur et de son rapport à tous les hommes qu'il veut encore sauver; il s'agit de la "dimension surnaturelle" de l'existence, offerte et accessible dans l'Eglise, ses institutions, sa prédication, sa mission, et là seulement. Ce que le monde ne connaît pas ou refuse dans son délire d'auto-suffisance sécularisée, le mandat du Christ ressuscité nous fait un devoir de l'annoncer et de le partager à qui veut s'en rendre digne par la foi.

La deuxième dérive est en train d'advenir sous nos yeux, à l'occasion de la crise dite du covid-19. C'est un nouveau glissement opéré subrepticement dans les déclarations et les comportements de la sidération initiale, et codifié depuis dans les lois d'exception de ces jours funestes: la liberté de culte est désormais réduite à la simple liberté de réunion. Dès lors, elle relève essentiellement et sans appel, de sa gestion par les pouvoirs publics. Ces derniers, dans une optique résolument matérialiste qui fait passer insensiblement le régime, de la laïcité à l'athéisme d'état, propose la consultation éventuelle des responsables concernés, en englobant pêle-mêle le large spectre des opinions philosophiques et religieuses, supposément et a priori consensuelles.

On sait quels fruits ont donné les expériences d’athéisme d'état pour le malheur de l'humanité. Quoi qu'il en soit, si l'on ne revient pas fermement sur cette dégradation de la liberté de culte en liberté de réunion, elle pourrait bien devenir l'un des verrous les plus efficaces que les chrétiens aient à redouter: piétinant la liberté de culte, bafouant la liberté de l'Eglise.

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