Dans un sermon donné
devant la Cour en présence du Roi Louis XIV, Bossuet s’est écrié :
« l’homme ne s’avise jamais de se mesurer à son cercueil,
qui néanmoins le mesure seul au juste. » Splendide rappel de
notre condition mortelle. Il faut regretter que de nos jours, il n’y
ait plus grand monde avec assez de foi, de courage et de charité
pour avertir semblablement les puissants du moment.
C’est pourtant
ainsi que parle aussi l’Ecriture, où le Psaume chante par
exemple : « l’homme, le nombre de ses années ?
Soixante-dix en fait le compte, à quatre-vingt c’est un
exploit ! » Quatre-vingt ; quatre-vingt-dix; cent;
cent-un.. Quelle fidélité ! Non seulement dans les liens
sacrés du Mariage comme on l’a rappelé, mais surtout
fidélité de Dieu dans le don qu’il fait de la vie ; et
fidélité de l’homme qui vit du don de Dieu jusqu’à ce que
l’heure sonne.
Quand on a fait du
latin, je vous félicite, on sait que fidélité vient de fides, qui
veut dire : la foi. Or justement, au soir de sa vie, l’Apôtre
Paul écrit à son cher et fidèle compagnon Timothée. Il ne lui
rappelle pas ses campagnes ; ni même ses crimes d’avant sa
conversion sur le chemin de Damas. Il lui écrit simplement ceci :
« j’ai mené le bon combat : j’ai gardé la foi. Et
maintenant, j’attends la récompense. »
Pourquoi donc la foi
est-elle méritoire ? La réponse est extrêmement simple :
parce que nous croyons sans voir. En soi, nous sommes faits pour
voir, d’ailleurs gavés d’écrans, pour toucher, pour penser,
faire des abstractions, forger des concepts, raisonner et conclure.
Mais rien de tout cela dans les affaires de Dieu. Dieu, personne ne
l’a jamais vu, et ce qu’il révèle est absolument en dehors de
nos prises ; de sorte que nous devons lui faire confiance à
lui, qui ne peut ni se tromper ni nous tromper. Et c’est cela qui
est méritoire à ses yeux. Le Christ dans l’Evangile s’est de
nombreuses fois émerveillé de la confiance des gens qui ont cru
sans voir, et il leur a promis les récompenses.
En revanche,
l’infidélité et l’impiété, elles, sont punies. Pourquoi
donc ? Logiquement, pour les raisons inverses. Tout le monde
sait bien que Dieu existe et qu’il est tout puissant, il suffit
d’ouvrir les yeux et de regarder autour de soi. Nous venons
d’entendre le magnifique psaume de la Création : Dieu qui a
tout fait, a d’abord tout pensé, tout calculé des êtres et de
leurs interactions, puis il a tout créé d’un mot et ce fut fait,
et il n’y a pas eu de rappel de produit ni de correction, tout
était bon et même très bon, d’emblée.
- Oui, mais toussa
c’est le Big Bang, alors..
- Ah bon ?
Alors, dis-moi : tu respires combien de fois par jour ?
- …
- Et tu ne dis
jamais merci ! Et la nuit.. tu respires la nuit ?
- …
- Voilà, c’est
ça, en fait, tu ne manques pas d’air, c’est le cas de le dire !
Et tu te couches en étant sûr que le soleil se lèvera demain matin
avant toi pour t’accueillir ; et toujours aucun merci ? à
personne ?
- …
- Eh bien, comme
l’écrivait Péguy : « quelqu’un qui profite de tout
sans jamais dire merci, moi, je trouve ça mal élevé ».
Reste encore une
question, qui me concerne et vous concerne, là, pour cette
célébration de cet après-midi. Est-ce que nos prières sont utiles
à notre cher défunt, et généralement pour tous les défunts ?
La réponse est double: pour ce qui est de nos larmes et de notre
peine, c’est non. Car nous supportons passivement l’épreuve de
notre chagrin, nous n’y pouvons pas grand chose, et lui non plus. Par contre pour
les prières, la réponse est oui. Pourquoi ? Parce que nous
pouvions ne pas les faire : c’est notre liberté qui donne du
prix à nos prières ; et comme nous les faisons pour nos
défunts et à leur intention, elles sont comme créditées sur leur
compte, si vous me permettez l’expression. Remarquons au passage
que faire ces prières, c’est déjà un peu la foi : parce que
lui, là, en-deçà, il ne dit rien ; et de l’au-delà, on ne
voit pas non plus de retour, donc on peut dire que c’est même de
la charité désintéressée !
Effectivement, dans
le mystère de la Communion des Saints, Dieu a voulu que nous nous
entraidions librement les uns les autres. Et voilà qu’au lieu de
faire des croix sur des grilles dans le café d’en-face, nous
faisons des croix sur nous-mêmes et sur le cercueil, en l’honneur
de Jésus Christ Sauveur et pour notre cher défunt : ah
formidable, grâce à lui, machin se souvient qu’il est vaguement
chrétien ! Et truc et chose qui disent un Notre Père et un Je
vous salue Marie : à cause du défunt, et donc autant pour
lui ! Et celui-là, au lieu d’acheter des cartes à gratter
comme la semaine dernière, il met 18 € dans une messe pour son
ami : au point que les Anges commencent à se dire, mais alors,
c’était quelqu’un !
Surtout que, et là
nous avançons en eau profonde ou sur les sommets comme vous
voudrez : nous allons maintenant offrir le saint Sacrifice de la
Messe en suffrage pour le repos de l’âme de notre cher défunt.
Qu’est-ce à dire ? Jésus Christ, le Législateur et Juge
universel s’est livré lui-même en expiation pour nous sauver.
Celui qui va nous juger, a versé son Sang en réparation de nos
péchés ! Mais le troisième jour, il est ressuscité des morts et il
se donne maintenant lui-même en nourriture : comme en ration de
combat, pain pour la route, il donne son Corps vivant et source de
vie sous les apparences des hosties consacrées. Et il fait cette
promesse : celui qui me mange vivra par moi ; celui qui
mange ma chair demeure en moi et moi je demeure en lui, et je le
ressusciterai au dernier Jour. Il nous sert lui-même à la table
eucharistique, en gage du Festin éternel dans la maison de son Père,
où il nous accueillera si nous persévérons dans la foi jusqu’à
la fin.
Monseigneur, Aigle
de Meaux, la mesure d’un cercueil catholique, est en réalité sans
mesure.