
Nous
est-il permis d’imaginer ce qu’il se passe dans l’âme de la
Sainte Vierge, lorsque Jésus vient à elle et lui dit, sans même se
plaindre : « Ils ne veulent pas de moi ! »
Et
oserons-nous formuler la réponse qu’il reçoit ? « Mon
Cœur immaculé sera ton refuge et le chemin qui te mènera au
ciel. »
Ces
mots les replongent immanquablement, Lui et Elle, dans les Jours
Saints de la Passion, quand est venue l’Heure du Calvaire ;
quand il a voulu avoir la consolation et le soutien de sa Mère, bien
que son plus cruel tourment fût de voir comme elle souffrait. Mais
pour la deuxième phrase, le chemin qui te mènera au ciel, la
détermination de la Vierge Marie debout près de la Croix de Jésus,
le renvoyait à sa propre prophétie renouvelée trois fois : le
troisième jour, le Fils de l’Homme ressuscitera ! Et à sa
prière, que dans les cris et les larmes, il présenta à Dieu qui
pouvait le sauver de la mort, et il fut exaucé en raison de sa
piété.
Depuis,
nous avons eu deux mille ans de prédication apostolique ; nous
sommes à plus de cent ans des apparitions de Notre-Dame à Fatima et
du miracle de la danse du soleil, aux cent ans de la double
apparition de Pontevedra, bientôt Thuy ; de sorte que Jésus et
Marie n’ont plus aucune illusion. Mais nous en avons quelques unes,
disons-le tout de go, parce qu’elles flattent secrètement notre
orgueil spirituel, et diffèrent encore la conversion radicale que
nous avons à faire pour rendre à Dieu toute sa place, notamment en
matière de jugement, de condamnation et de châtiment. C’est
pourquoi il nous faut mettre à profit la coïncidence providentielle
cette année, du premier Vendredi du mois avec le Vendredi Saint, et
du premier Samedi du mois avec le Samedi Saint, qui éclaire non
seulement notre dévotion au Cœur immaculé de Marie, mais aussi la
rénovation des promesses baptismales que nous venons de vivre,
puisque la consécration à Marie est le moyen le plus simple et le
plus sûr d’y être fidèle. Premier Vendredi du mois, pas de
Messe ! Euh.. en l’honneur du Sacré-Coeur et en réparation
de nos péchés ? Non, seulement la Communion en viatique et
puis plus rien. Premier Samedi du mois, communion en réparation ?
Non : ni messe ni communion, et des pratiques réduites à leur
plus simple expression : le chapelet, et le plus essentiel,
l’intention réparatrice ; des vêpres presque lugubres, si ce
n’étaient le ton festif de l’oraison, mais pas la conclusion, et
les éclats de l’étole dorée, selon la rubrique des premières
Vêpres de Pâques.
Et
finalement, au milieu de la nuit, cet évangile de la Résurrection,
avec la descente fulgurante de l’Ange qui roule la pierre et
s’assoit majestueusement dessus. Les gardes remplis de terreur,
sont comme morts ; des morts vivants. Mais vous qui cherchez
Jésus le Crucifié, n’ayez pas peur. Il n’est pas ici, il est
ressuscité et vous précède en Galilée : c’est là que vous
le verrez, comme au temps des premières rencontres, et des
révélations familières de son Amour éternel. Mais surtout, le
formidable tremblement de terre, ébranlement des forces cosmiques,
célébré depuis trois jours à la fin de l’Office des Ténèbres :
un petit chahut d’écoliers tapant sur leurs pupitres dès qu’on
éteint la lumière ; saints et irréprochables dès que
celle-ci revient. Les chers enfants..
Alors
pour nous aussi : « Mon Cœur immaculé sera ton refuge et
le chemin qui te mènera au ciel. » L’un d’entre vous a
écrit quelque part, en substance : « dans les impasses où
le bloquait l’incurie romaine, la découverte de l’Immaculée
avec saint Maximilien Marie Kolbe, et l’établissement dans le
monde de la dévotion au Cœur immaculé de Marie, demandé à
Fatima, ont été pour notre père, le refuge et la voie royale qui
lui indiquait ce qu’il devait désormais faire. » Entraînant
à sa suite les âmes généreuses que nous connaissons. Mais ce
n’est pas tout à fait pareil pour nous. De fait, nous ne pensons
pas spontanément, que la dévotion au Cœur immaculé de Marie nous
a été donnée, d’abord pour sauver notre âme. Si Notre Seigneur
Jésus-Christ lui-même a voulu avoir besoin du Cœur immaculé de
Marie pour refuge afin de pouvoir aller jusqu’au bout, à combien
plus forte raison ne réussirons-nous pas à traverser l’épreuve
qui nous est proposée, sans son secours. Allons-nous indéfiniment
rejouer la deuxième mi-temps, alors que le Seigneur est impatient de
commencer la troisième ? Inon, il ne s’agit pas d’abord
d’empiler les œuvres pies jusqu’à infléchir le cours de la
Justice divine : il s’agit, avec crainte et tremblement, dans
une totale humilié, de se sauver d’abord soi-même, et ensuite les
autres.
Alors,
au fond, vous êtes en train de nous dire qu’il ne faut plus prier
pour la conversion des pécheurs, ni offrir des sacrifices pour les
empêcher de tomber en enfer ? Voilà, tout de suite le clash
pour éviter les remises en cause qui ouvriraient la voie à notre
conversion : c’est comme cela dans toutes les boutiques de
l’Église et sur tous les réseaux sociaux cathos. Je voudrais
simplement que l’on prolonge la réflexion de saint Augustin
entendue ces jours-ci en deuxième Nocturne du Jeudi Saint : tu
détestes les méchants ; mais sais-tu s’il ne se convertira
pas demain, éventuellement par tes prières, et qu’il ne devienne
un frère : tu aurais alors détesté un frère ! Or saint
Thomas ajoute en remarque : tu ne sais pas non plus s’il ne
s’endurcira pas jusqu’à se perdre, de sorte que tes prières
seront inutiles pour lui. Or comme nous ne savons pas qui est élu et
qui sera réprouvé, notre prière se porte vers tous, en sachant que
pour beaucoup elles seront inutiles. C’est un peu comme nous
faisons pour les indulgences. Nous offrons des messes en suffrage, en
présumant que notre cher défunt est au Purgatoire ; si
possible nous lui gagnons l’indulgence plénière qui est
accessible quotidiennement aux conditions habituelles, afin de lui
ouvrir le Ciel. Si effectivement il est au Purgatoire, le voilà
instantanément acheminé au paradis par les Anges, d’où il ne
manquera pas de nous renvoyer l’ascenseur ; s’il est en
enfer, ce qu’à Dieu ne plaise, il n’est pas concerné par nos
prières, et nos suffrages sont attribués à une autre âme connue
de Dieu, avec mention spéciale pour celles consacrées à Marie ;
s’il était déjà au Paradis, le voilà qui brille d’un nouvel
éclat et capable de largesses supplémentaires : on vient de
m’offrir une messe, que je transferts volontiers à telle âme en
Purgatoire, ou que j’offre à Notre-Dame pour qu’elle en dispose
selon son bon plaisir à la plus grande gloire de Dieu, dans le temps
et l’éternité ; ah il est consacré à Marie selon la
formule de saint Louis-Marie Grignion de Monfort, pas étonnant qu’il
soit déjà ici !
Voici
donc ce que je suggère, afin que chacun y réfléchisse par devers
soi : je dis simplement que nous prions pour la conversion des
pécheurs et que nous offrons des sacrifices, notamment en récitant
à la fin de chaque dizaine la prière demandée à Fatima : « ô
mon Jésus, pardonnez-nous nos péchés, préservez-nous du feu de
l’enfer, et conduisez au ciel toutes les âmes, surtout celles qui
ont le plus besoin de votre miséricorde. » Ensuite de quoi,
nous ne passons pas trop de temps ni d’énergie pour les méchants,
surtout quand c’est au détriment de notre attention, de notre
affection, de notre disponibilité et service, en un mot de notre
amour pour les bons, qui sont généralement nos plus proches,
consacrés comme nous-mêmes à Dieu et à Marie, et qui font tout
leur possible pour rester, comme nous aussi et avec nous, fidèles au
Christ dans les temps troublés où nous sommes. Je terminerai donc
par quelques exemples.
Les
bons, pour moi qui suis Frère ici, c’est celui qui est lié avec
moi au même banc par les liens sacrés des vœux de religion ;
c’est vrai qu’il n’est pas gâté ; nous non plus du
coup ! Et c’est pareil chez les Sœurs, avec la sœur du bout
du banc, là… Monsieur Vincent est le premier et Patron des
aumôniers de Marine, car il était l’aumônier des galères
royales ! De fait, si nous n’étions pas chrétiens, nous
pourrions parler de boulets. Cela vaut aussi pour les chefs dans tous
les groupes. Mais les supérieurs n’ont pas besoin qu’on les
harcèle de dizaines de stratégies contradictoires, ils ont besoin
de seconds qui leur disent sincèrement ce qu’ils pensent, et
ensuite mettent en œuvre loyalement ce qui est demandé. Nous avons
si peu de patience à expliquer, à aider, à supporter avec le
sourire, à nous complaire franchement dans l’affection fraternelle
des bons, parce que nous n’en finissons pas de débusquer,
analyser, expliquer, démonter, réfuter, les erreurs des méchants
qui ne liront jamais nos exposés et n’ont que faire de nos raisons
et de nos prières, et même les hérésies jusqu’au plus haut
sommet de l’Église, ce qui est tellement stressant ; devant
l’ordinateur jusqu’à deux minutes avant l’office, heureusement
qu’un frère me présente ma coule dans laquelle je bondis à la
sacristie, le départ de la procession déjà donné. Mais pour en
revenir à notre boulet de tout-à-l’heure, au féminin ça fait
boulette, ne rigolons pas trop vite : il nous précédera
peut-être dans le martyre, ne serait-ce que parce qu’il n’aura
pas vraiment compris les raisons métaphysiques et théologiques de
ce qu’il se passera à ce moment suprême ; et elle se
précipitera en travers du coup qui m’aurait été fatal, parce
qu’à force de patience de ma part, elle se sera imaginé qu’elle
était ma préférée, comme au carmel de Lisieux.
Et
pour vous, cachés au fond derrière les Sœurs, j’ai aussi des
exemples. Pendant tout l’après-midi, j’ai été pourri par mon
chef devant mes propres subordonnés : quel renard, je suis en
rage ! Il a sans doute appris qu’il serait dans la prochaine
charrette. Je tâche d’offrir tous ces sacrifices en réparation
des offenses au Cœur immaculé de Marie, quelle moisson abondante,
et pour sa conversion ; amassant ainsi au-dessus de sa tête des
charbons ardents et laissant la suite à Dieu selon l’Apôtre :
à moi la vengeance, dit Dieu, c’est moi qui rétribuerai. Justice
sera faite, je peux donc arrêter d’y penser, et me réjouir
qu’enfin à la maison je serai tranquille avec ma petite femme et
mes enfants, et la cour céleste, que des gens bien, quelle
merveille ! Or juste en arrivant, notre petit de quatre ans est
là dans l’entrée, il braille tout ce qu’il sait, en plus le
métro était bondé et avec tous ces ramassis de gens qui viennent
de nulle part pour encombrer les couloirs, j’ai failli louper ma
correspondance. Je fais taire le marmot, et ma femme arrive pour
m’agonir de reproches : « et en plus, tu es absent toute
la journée ». C’est qu’elle-même est malheureuse parce
que voilà deux neuvaines qu’elle fait sans aucun résultat pour la
conversion d’une collègue qui est.. musulmane ; ils sont
spécialement coriaces, notamment par la main mise de la communauté,
surtout en tant que femme. Et je m’aperçois au bout de trente
secondes, qu’il ne s’agit plus du tout de notre pauvre petit
garçon, mais un flot de paroles je ne sais même pas de quoi elle
parle, un problème de toute façon insoluble. Et je ne pense pas
qu’en réalité, maintenant que je suis rentré, elle a tout
simplement besoin de me sentir là, à cause d’une certaine
inquiétude qui monte, qui monte, dans l’air que nous respirons..
Mais
cette fois il n’y aura pas de pleurs, parce que tout en parlant,
elle pense à quelque chose : exceptionnellement, nous pourrions
ne pas dire le chapelet en famille, d’ailleurs mon mari sera
sûrement d’accord et nous sommes tous fatigués. Ainsi, pendant
qu’il lira une histoire aux deux petits dans leurs lits, j’aurai
quelques instants de tranquillité sur internet pour aller voir..
Pour aller voir quoi ? Eh bien, pour savoir si les grands fauves
sont encore là ou s’ils se sont dévorés entre eux ; si les
loups ont remplacé les requins selon la fiche d’alternance dictée
de l’étranger ; ou au contraire, si les boucs et les cochons
ont tout fait capoter, comme d’habituuude.. Mais les choses ne se
passeront pas comme cela. Car notre aîné sort de sa chambre et nous
interrompt pour débiter des histoires à dormir debout, ce serait
moindre mal d’ailleurs, pour finir que la greluche couverte de
tatouages avec son piercing dans le nez que nous avons aperçue une
fois, doit venir dormir à la maison le week-end prochain, dans sa
chambre pour ne pas nous déranger. Alors là, le monde peut
s’écrouler, je dois avoir tout de suite une conversation entre
hommes avec mon fils. Nous, ce n’est pas un plan A, un plan B, un
plan C, pour arriver finalement en plan D à ce que nous voulons :
c’est oui, oui ; non, non. La droiture de notre comportement,
une certaine maîtrise de soi et une parole à laquelle on pourra se
fier, voilà ce qui rassurera celle qui un jour deviendra ta femme.
Tout le reste n’est que foutaise : pas de ça chez moi !
Notre grand gaillard repart furieux vers sa chambre en marmonnant
« j’en ai marre de tout ça » et il s’y engouffre en
claquant la porte. Mais il sait qu’il pourra compter sur son père
quand il en aura vraiment besoin.
Car le
plus important désormais est d’inculquer à nos grands jeunes, à
nos moyens jeunes, et même aux petits enfants, non pas qu’il faut
être gentil avec tout le monde, morale kantienne dirait le père,
mais un attachement à Jésus au-dessus de tout : qu’ils aient
sous les yeux dans leurs parents le témoignage qu’on aime Jésus
plus que tous les autres, ses enfants, ses parents, ses frères et
sœurs et le préférer même à sa propre vie ; et leur répéter
jusqu’à en faire une sorte de réflexe, qu’on est prêt en
quelques secondes à se faire tuer pour lui rester fidèle.